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Réponse à Marc BOILLOT – Directeur à l’action régionale d’EDF – Par Jean Fluchère

Bonjour à tous,
Marc Boillot, qui était au service commercial de Lyon quand j’étais Délégué Régional, a commis un papier dans le cercle des Echos qui traite de l’énergie, confondue avec la seule électricité qui est très révélateur de l’état d’esprit qui règne dans l’Etat Major d’EDF.
Que l’on veuille être dans l’assiette au beurre, pourquoi pas, mais vampiriser les Français ne fait pas partie de ma conception d’EDF.
Comme tous les écolos, il développe le mythe de Robinson Crusoé en matière électrique mais pas pour les autres énergies.
Je lui réponds point par point mais j’ai oublié la sur-immobilisation de cuivre, d’aluminium et de terres rares dans les éoliennes et bien d’autres choses. En effet comment se fait-il que les éoliennes échappent à la loi universelle de l’industrie où la construction en série à partir d’un prototype fait inéluctablement baisser les prix. Or au kW installé cela fait une dizaine d’années que les éoliennes terrestres sont au même prix.
S’il vous est possible d’alimenter vos réseaux, ne vous en privez pas, bien au contraire.

Amitiés.
Jean Fluchère


REPONSE A MARC BOILLOT. DIRECTEUR A L’ACTION REGIONALE D’EDF.

Monsieur Boillot,

J’ai lu attentivement l’article que vous avez commis dans le cercle des Echos sous le titre « Le solaire peut-il tout emporter dans l’énergie.”

Comme vous citez votre fonction chez EDF, je pense que vous avez préalablement reçu l’autorisation de publier ce document.

Personnellement et vous me connaissez, je vous aurais renvoyé à vos chères études et n’aurait jamais laissé passer une telle publication.

Mes remarques :

  • Déjà son titre « le solaire peut-il tout emporter dans l’énergie ? ».

Parlez-vous d’énergie ou d’électricité ? Si c’est de l’électricité vous entretenez la confusion générale des journalistes qui ne font jamais la distinction. Or comme vous pouvez le voir sur le tableau joint, en énergies dites finales alors qu’il serait plus judicieux de les appeler énergies mises sous leur forme commerciales, le vecteur électricité ne représente que 23 % du total.

  • Le début de votre article est « Sur les douze derniers mois, en France, une capacité solaire et éolienne supérieure à un EPR a été mise en service.”

Bien entendu vous entretenez la confusion entre puissance et énergie produite comme le font tous les détracteurs de l’électricité ou les gens qui ne savent pas faire la différence entre un MW et un MWh. Or venant de vous, cette façon de procéder est tout sauf innocente.

Comment en effet comparer l’éolien terrestre qui a un facteur de charge de 23 % en France et une durée d’exploitation de 20 ans additionnée à une puissance photovoltaïque qui a la même durée d’exploitation de 20 ans et un facteur de charge par rapport à sa puissance crête de 1 100 heures sur les 8860 heures d’une année à un EPR qui a un facteur de charge de 90 % sur l’année et une durée minimale d’exploitation de 60 ans ?

En faisant cela, vous procédez à une mystification digne du réseau « Sortir du Nucléaire ».

La production de l’éolien et du photovoltaïque  représente des kWh qui reflètent la météo et pas du tout les besoins clients tandis que l’EPR produit des kWh quand le réseau les appellent.

Dans un document commis par un responsable d’EDF, il convient de distinguer le fatal du volontaire. Marcel Boiteux a dit « il ne faut pas confondre le tronc du merisier et la commode qu’il a permis de faire. »

  • Vous poursuivez en écrivant : « Face aux ruptures climatiques et digitales, les grandes « utilities » européennes et américaines accélèrent leur transformation. Mais cela sera-t-il suffisant pour garder leur leadership ? Ce n’est pas juste un défi technologique, mais un défi sur les mentalités. Cela nécessite d’agir sans attendre, à grande échelle et en rupture.

Diable, on croirait entendre le Président de l’Adème et du SER. Que se passe-t-il réellement ? Il y a un marché subventionné à débouché garanti qui fonctionne simultanément avec un marché en concurrence.  C’est tout le contraire de la théorie économique du marché en concurrence.

La production éolienne et solaire est payée par le consommateur d’électricité sans que son avis lui ait été demandé. Et elle accroit la précarité énergétique qui touche en France plus de 4 millions de foyers.

En France, cette charge s’appelle la CSPE, en Allemagne l’EEG qui a représenté 24 milliards d’€ en 2016, etc.

La CSPE 2016 a représenté 6 milliards d’€ pour une production de 29 TWh aléatoire. En surcoût unitaire cela représente 0,21 €/kWh quand la production nucléaire est à 0, 05 kWh €. En matière de concurrence, on fait mieux.

Je vous rappelle qu’en France la CSPE est calculée comme étant la différence entre le prix d’achat garanti et le prix du marché. C’est une hérésie pour tous les électriciens et les économistes que nous sommes car lorsque ces productions aléatoires imposent une baisse de production des moyens traditionnels, le gain pour les utilities n’est que le coût marginal du combustible du moment. Or en France pendant 9 mois, le marginal combustible est le coût du combustible nucléaire soit 5 €/MWh

En outre ces productions bénéficient de l’obligation d’achat et elles imposent la baisse de production des moyens conventionnels qui n’étant plus appelés pour les durées prévues lors de leur conception, finissent par être des investissements échoués. 50 000 MW installés ont ainsi été retirés du parc Européen ces dernières années si bien que l’on redoute le black-out.

Pour cette raison, l’UE a autorisé la mise en place d’une rustine que l’on nomme le marché de capacité qui va rémunérer les frais fixes des installations de type cycle combiné à gaz ou chaudières à flammes. Bien entendu ce marché de capacités va venir renchérir le coût final du kWh via son incorporation dans le TURPE.

Les grandes utilities, dites-vous, garderont-elles leur leadership ?

La réponse est clairement non dans un marché biaisé par les tarifs d’achat garanti et l’obligation d’achat.

En revanche la question symétrique qui serait : les productions éoliennes et photovoltaïques survivraient-elles dans un marché sain et non faussé, sans obligation d’achat et se plaçant sur le marché libre de l’électricité mériterait une réponse franche de votre part, du Président de l’Adème et du Président du SER. La réponse est évidente.

Enfin la question primordiale est : « les prix actuels du marché donnent-ils les bons signaux pour investir dans les moyens de production pilotables ? ». Et là, la réponse est clairement non. Donc nous aurons rapidement l’occasion d’en mesurer les  graves conséquences.

Les utilities ont donc développé un secteur éolien et photovoltaïque chez E, ON, RWE et EDF EN qui est particulièrement profitable. Comme dit Marcel Boiteux « si l’on rémunère de façon garantie et avec un bien meilleur taux d’intérêt votre compte courant que vos dépôts à terme, il a fort à parier que vous ferez un choix en faveur du compte courant ».

  • Sur les douze derniers mois en France, plus de 2 GW de solaire et éolien ont été mis en service, soit une capacité supérieure à un réacteur EPR (1,7 GW). Malgré ces chiffres, la France n’atteindra pas les objectifs fixés par la Commission européenne, les fameux 23 % d’énergies renouvelables en 2020.

L’UE mélange des objectifs de résultats et des objectifs de moyens. L’objectif de résultat est celui qui consiste à baisser nos émissions de gaz à effet de serre. L’objectif de moyens est celui des 23 % d’ENR dans les énergies finales, objectif qui n’a aucun sens car à lui seul, il ne garantit pas la baisse des émissions de gaz à effet de serre comme on peut l’observer en Allemagne.

 

S’agissant de ce critère, la France est à plus de 14 % en 2013 soit au-dessus de l’Allemagne comme le montre le tableau ci-après.

La grande différence est qu’en France, ces énergies renouvelables aléatoires n’entraînent aucune économie de CO2 alors qu’elles réduisent les émissions de CO2 en  Allemagne. Et bien que les consommateurs allemands paient leur électricité deux fois plus cher qu’en France, les émissions de CO2 allemandes sont à la hausse. Si bien que des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent contre le développement des ENR aléatoires.

  • Les citoyens sont séduits par ce modèle décentralisé. Ils sont prêts à payer plus cher pour avoir de l’électricité solaire. Ils souhaitent pouvoir devenir acteurs du système électrique en agissant au bon moment sur leurs appareils électroménagers en reportant ou réduisant leur consommation, en chargeant leur voiture électrique lorsque le vent souffle ou l’été, lorsque le soleil brille. Ce mouvement prend de l’ampleur. En France, les nouvelles compétences des régions et des métropoles vont accélérer l’appropriation du système énergétique à l’échelle locale. En raisonnant local, on se met en action.

Il y a ce que l’on dit et ce que l’on fait. Je ne partage pas votre affirmation sur les désirs de nos concitoyens. Chaque fois qu’ils trouvent de l’électricité moins chère chez un concurrent, ils font jouer la concurrence. Et à l’exception de quelques antinucléaires qui croient acheter de l’électricité verte en se faisant joyeusement escroquer par un ou deux fournisseurs qui achètent de l’électricité sur le marché au prix de l’ARENH ou plus bas.

Quant à l’appropriation du système électrique (vous avez une nouvelle fois écrit énergétique), nous verrons bien si l’autarcie tant espérée par les Verts se met réellement en place. Parce qu’en raisonnant local, on revient un siècle en arrière. Vous ne plaidez tout de même pas pour une petite raffinerie de pétrole à l’entrée de chaque village !

  • Une rupture comportementale

L’innovation vient de partout, et tout le temps. De nouveaux acteurs, les Gafa et d’autres, apparaissent pour capter une partie de la valeur, comme ils l’ont fait dans les télécoms : quel créneau vont-ils occuper dans le système électrique et comment les « utilities » traditionnelles se préparent-elles à ce changement radical ? Malgré la vision et les stratégies affichées par leurs dirigeants, les organisations continuent à fonctionner en silo, sans se préoccuper véritablement de l’intégration horizontale indispensable à la mise en place d’un système d’énergie décentralisé.

Les Gafa ne me paraissent pas fonctionner particulièrement de façon horizontale. Amazon est d’une grande verticalité au niveau mondial tout comme ALIBABA. Il me semble que la décentralisation de Google est une vue de l’esprit. C’est surtout une publicité commerciale reprise par Jérémie Rifkin qui raconte n’importe quoi.

Le vecteur électrique requiert un fonctionnement amont-aval et ce n’est que par ce fonctionnement que le système permet à tout moment d’avoir les prix les plus bas. Dans votre avant dernière ligne, vous parlez encore d’énergie et pas d’électricité. Cette confusion n’est pas fortuite dans votre article. Elle montre à quel point vous avez assimilé un vecteur énergétique et des énergies finales carbonées. Par exemple, les carburants et le gaz seront présenteront toujours des fonctionnements amont-aval. L’amont dans ce cas, se trouvant chez les pays producteurs. Le renforcement des interconnexions demandé par RTE, si l’on suit votre raisonnement n’ont plus lieu d’être. Je vous rappelle que la dernière génération d’éoliennes terrestres a une puissance unitaire de 8 MW et il me semble qu’à ce niveau de puissance nominale, le local aura besoin d’exporter lorsque son éolienne produira et d’importer quand son éolienne sera à l’arrêt.

  • La rupture n’est pas seulement technologique ou organisationnelle, c’est avant tout un changement des comportements. Comment passer de structures hiérarchiques verticales, fermées sur elles-mêmes et figées, à un mode horizontal, tourné vers les clients, agile, ouvert à la collaboration interne et externe ? C’est un défi immense, car les freins sont nombreux et les risques élevés : manque d’adhésion des structures intermédiaires, vision technocratique de l’entreprise, manque d’autonomie et de marges de manœuvre, lenteur des décisions, etc., sans parler de l’inertie et des jeux de cour et de territoires qui neutralisent les meilleures volontés.

Ce paragraphe, dans la ligne du précédent, me paraît décrire une situation grotesque. L’électrification d’un pays comme la France s’est construite à partir d’usines de production hydrauliques et thermiques, et d’un réseau de transport très haute tension. Ce réseau permet d’approvisionner les consommateurs au coût les plus bas de l’appareil de production, il garantit l’approvisionnement même si des usines connaissent des arrêts automatiques et grâce aux interconnexions avec les pays voisins, nous avons une sécurité d’approvisionnement et une optimisation de la puissance totale des outils de production qui sont très capitalistiques. Cherchez donc à faire la somme dans une zone géographique donnée des puissances souscrites par les clients et bâtissez le parc nécessaire en partant du principe que toutes ces puissances souscrites seront appelées en même temps à 19 heures un soir d’hiver particulièrement froid. Puis de proche en proche, répétez cet exercice pour avoir la puissance souscrite au plan national. Et comparez cette puissance souscrite à la puissance du parc de production actuel. Je pense que votre surprise sera immense. L’autarcie conduit inéluctablement à un surdimensionnement du parc de production. C’est vrai pour un pays et encore plus vrai pour des poches de consommation.

Enfin, savez-vous qu’en 2050, 80 % de la population mondiale vivra en ville. Nous voyons déjà à l’échelle de la France, la    désertification de nos zones rurales bien que notre pays ne soit pas le plus concentré en Europe. Croyez-vous vraiment que c’est à l’échelle d’agglomérations de plus de 30 millions d’habitants que l’on va faire une « petite installation locale » ? Cela s’appelle de la nostalgie mais pas de la réalité à venir.

Quant aux modifications des comportements des agents d’une entreprise, c’est le travail majeur du management. Réduire les services commerciaux locaux ou mettre des centres d’appel à l’autre bout du continent sont des pratiques que l’on observe tous les jours et que je suis le premier à déplorer.

  • Le modèle traditionnel doit s’adapter aux nouvelles réalités, permettant ainsi aux « utilities » de sortir de ce paradoxe dans lequel elles se sont enfermées à faire perdurer des structures hypercentralisées dans un monde qui devient de plus en plus décentralisé. Il y a nécessité impérative de soutenir les innovations, les initiatives, la prise de risque, et la créativité.

Où avez-vous vu que le modèle traditionnel doit sortir des structures hypercentralisées dans un monde de plus en plus décentralisé ? Nous vivons dans un monde de plus en plus centralisé. Monde dans lequel les outils de communication modernes permettent à chacun d’avoir accès à de la connaissance mais cette connaissance n’est pas décentralisée. Elle est bien au contraire hypercentralisée.

Bien sûr qu’il faut soutenir les innovations les initiatives, la prise de risque et la créativité.

Je suis surpris qu’après nous avoir fait part de votre credo, vous ne parliez pas un seul instant du problème majeur que posent l’électricité éolienne et photovoltaïque : celui du stockage !

Il ne sert à rien de continuer à ruiner nos concitoyens si nous n’avançons pas dans ce domaine indispensable pour transformer des productions aléatoires en production à la demande des consommateurs. Or les avancées sont microscopiques et les coûts himalayens. Ce n’est pas pour rien que l’Association « Sauvons le Climat » demande un moratoire sur ces sources aléatoires tant que des moyens de stockage performants et peu onéreux ne sont pas mis en place. Il y a bien des fumisteries comme l’idée de l’ADEME et de Négawatt de fabriquer du méthane par réaction de Sabatier aussi je vous engage à faire le calcul du rendement de ce type d’opérations qui aura vite fait de vous ouvrir les yeux et de vous sortir de la doxa antinucléaire.

Je suis surpris que vous ne parliez pas de l’incongruité, dans un monde où la concurrence est érigée en dogme, d’avoir un secteur industriel complètement subventionné. Or, autant il paraissait nécessaire de soutenir le démarrage de ces secteurs, autant 16 ans après, les soutiens deviennent des rentes payées aux opérateurs par des foyers en précarité énergétique. Ma position est complètement différente de la vôtre, ou bien, ces productions peuvent se placer dans la concurrence et les subventions n’ont plus lieu d’être, ou bien elles en ont encore besoin de subventions et il faut les arrêter.

Vous ne dites pas un mot sur le nécessaire développement de l’électricité décarbonée pour remplacer les applications utilisant les combustibles carbonées dans les transports notamment. Or vous savez que notre engagement pris il y a 15 ans et réitéré lors de la COP 21 est de diviser par un facteur 4 nos émissions de CO2 en 2050 par rapport aux émissions de 1990. Et nous ne pourrons y parvenir qu’en réduisant notre consommation de combustibles carbonées qui est de 130 Mtep aujourd’hui à une valeur de 30 à 40 Mtep en 2050. On voit bien au travers de ce simple chiffre ce qu’il va falloir fournir en électricité décarbonée de substitution dans un pays qui comptera entre 75 et 80 millions d’habitants et dont 70 % vivront en ville.

Enfin, il serait utile que vous fassiez le calcul de la tonne de CO2 évitée en Allemagne grâce à l’électricité éolienne et photovoltaïque. C’est un critère déterminant pour choisir les bonnes solutions. Ne faites pas ce calcul pour la France où il approche l’infini.

En conclusion, cher Monsieur Boillot, je ne partage pas du tout le point de vue que vous avez exprimé parce qu’il est faux. Et je suis très inquiet si c’est celui de l’Etat-Major d’EDF.

Jean Fluchère

Marc Boillot est directeur à la Direction à l’action régionale d’EDF


Réponse indirecte à Marc Boillot.

Jusqu’ici les coupures aléatoires et massives d’électricité étaient réservées au Mali, Burkina Faso et autres Pakistan. Eh bien c’est fini! Il faut ajouter désormais l’Etat d’Australie du Sud (Capitale Adélaïde). Depuis des mois les habitants furieux subissent coupures sur coupures. Il est vrai que 51% de l’électricité est “verte” , dont la plus grande partie est éolienne. La connexion avec l’Australie de l’Est ne suffit pas à les secourir. Pas de chance, pas assez de vent , mais quand il y en a , il souffle trop fort et détruit les engins. En plus le gouvernement local, pour sauver la planète , a fermé des centrales à charbon. Elon Musk a promis d’arranger le pb en cent jours en installant des batteries de stockage. Chiche…

En attendant, il fait plus de 40° à l’ombre sans frigos et air conditionné. Un retour au bon vieux temps.

Lionel Taccoen